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Stratégie

Interview d’Éric Trappier, Président-directeur général de Dassault Aviation.
Le 51ème Salon du Bourget, du 15 au 21 juin 2015. Interview d'Eric Trappier, Président-directeur général de Dassault Aviation, pour le bilan du Bourget 2015.

© Dassault Aviation – P. Sagnes

Nos succès reposent sur un patrimoine unique et une culture singulière fondés sur une passion profonde pour l’aéronautique, un esprit d’innovation continue, une grande ténacité et la recherche permanente de la satisfaction de nos clients.

En 2015-2016, le Rafale est sur tous les fronts, militaires comme commerciaux…

En effet. Depuis les dramatiques attentats de novembre 2015, la France est en guerre. Les avions de l’armée de l’Air et de l’Aéronavale interviennent quotidiennement en Syrie et en Irak avec nos alliés, pour combattre le terrorisme. Dans cette lutte contre l’État islamique, et comme à chaque fois que notre pays est engagé militairement, nous sommes aux côtés de nos armées et nous leur apportons le soutien nécessaire à leurs opérations. Dans ce contexte particulièrement exigeant, notre solution Rafale Care démontre toute son efficacité. Nos clients égyptiens, qataris et émiriens comptent aussi sur nous car le Moyen-Orient est en proie à différents affrontements. Nous faisons le maximum, comme le prouve la livraison, en cinq mois seulement, des trois premiers Rafale égyptiens et des prestations de soutien associées. Cette excellente réactivité est une des marques de fabrique de la Société. D’une manière générale, le soutien, dans le militaire comme dans le civil, est le pilier de notre relation avec les utilisateurs de nos avions.

Le Rafale est également actif sur la scène commerciale. Avec les contrats égyptien et qatari, notre avion a commencé à connaître la réussite qu’il mérite à l’export. Il n’y a aucune raison pour qu’il ne continue pas à convaincre. Les négociations sont très avancées en Inde. D’une manière générale, la dizaine de pays qui mettent en œuvre des Mirage 2000 sont des candidats naturels à l’acquisition du Rafale. Au-delà, nous avons des cartes à jouer en Malaisie, en Belgique et au Canada, pour ne citer que les prospects les plus connus.

Avec de telles perspectives, comment vont évoluer vos cadences de production ?

Les contrats égyptien et qatari ne justifient pas, à eux seuls, une accélération de la production puisqu’ils compensent presque exactement des livraisons qui étaient prévues pour la France et que le gouvernement a décidé de repousser après 2020. En revanche, tout contrat supplémentaire s’ajoutera aux commandes Égypte et Qatar ou aux commandes françaises post- 2020. Augmenter franchement la cadence est donc inéluctable. Mais un tel changement de rythme prend du temps. Si nous voulons tenir nos engagements, il faut anticiper. C’est pourquoi j’ai décidé l’été dernier de commencer à prendre les mesures nécessaires pour que notre production passe à trois Rafale par mois en 2018, contre un par mois auparavant. En particulier, il faut procéder à de nombreux recrutements dans l’ensemble de « l’écosystème Rafale ». Chacune des 500 entreprises concernées fait en fonction de son plan de charge global. Chez Dassault Aviation, nous avons déjà augmenté nos effectifs de 250 personnes environ en 2015.

Naturellement cette montée en puissance de la fabrication doit être progressive : le contrat indien confirmera la cadence 2 que nous sommes en train d’atteindre. Il faudra un quatrième contrat pour valider le passage à la cadence 3.

La dynamique est lancée mais son aboutissement est conditionné à la signature de nouvelles commandes export.

Le programme nEUROn se termine. Quel bilan faites vous ? Une suite est-elle prévue ?

En trois ans, le nEUROn a effectué plus de 120 vols : une centaine en France, le reste en Italie et en Suède. L’appareil et les moyens associés ont fait preuve d’une disponibilité et d’une fiabilité exemplaires. Dans une première phase, les essais ont eu pour but d’ouvrir le domaine de vol du nEUROn, de tester le capteur électro-optique et d’évaluer les performances de la liaison de données. Dans une deuxième phase, la plupart des vols ont été dédiés à des confrontations de type signature / détection dans les domaines infrarouge et électromagnétique, face à des systèmes opérationnels français italiens et suédois. Enfin, un test de largage d’armement a été réalisé avec succès.

Les données et les enseignements obtenus sont conformes à ce qui était attendu et constitueront une référence pour les projets d’aéronefs à venir. Je rappelle, en outre, que le budget alloué a été respecté. Cette réussite démontre les compétences de Dassault Aviation en matière de technologies stratégiques et de maîtrise d’œuvre, ainsi que sa capacité à piloter des programmes en coopération européenne.

Étant donné la fiabilité et le potentiel du nEUROn, il a été proposé de faire une campagne d’essais supplémentaire en France d’ici à fin 2016.

Et au-delà du nEUROn, sur quoi travaillez-vous ?

L’étape d’après est déjà lancée : le 5 novembre 2014, Dassault Aviation, BAE Systems et leurs partenaires industriels ont reçu un contrat de la part des gouvernements français et britannique pour réaliser, sur deux ans, une étude conjointe de faisabilité dans le cadre du système de combat aérien futur (SCAF). Il s’agit de réfléchir ensemble à la composante non pilotée d’un système de combat qui sera complémentaire des appareils en service aujourd’hui. À l’issue de cette étude sera lancé le développement d’un programme de démonstration opérationnelle qui viendra prendre la suite du nEUROn et du Taranis britannique, dont la vocation était essentiellement technologique. Lors du sommet franco-britannique d’Amiens, le 3 mars 2016, les autorités des deux pays ont confirmé leur volonté de lancer en 2017 ce programme de démonstration qui sera doté d’un budget de deux milliards d’euros.

Notre R&D pourra aussi bénéficier du programme européen de drone d’observation moyenne altitude-longue endurance, dit MALE 2020, quand celui-ci sera lancé par les gouvernements français, allemand, italien et espagnol. À noter que le ministère de la Défense espagnol a demandé à rejoindre, fin 2015, les discussions entre les ministères et l’organisme conjoint de coopération en matière d’armement (OCCAR) dans le cadre de la préparation de cette étude.

Dassault Aviation, Airbus Defence & Space et Finmeccanica ont travaillé à la définition préliminaire d’un drone MALE qui se positionnerait en concurrent, plus moderne, du Reaper américain. La notification de ce programme est espérée pour la mi- 2016.

Comment le marché Falcon évolue-t-il ?

Avec 90 Falcon vendus en 2014, nous pouvions penser que la crise intervenue en 2008 était enfin terminée. Et voici que 2015 divise nos ventes par deux. Ce brusque coup de frein, qui est ressenti également par nos concurrents, est étroite ment lié à l’évolution macroéconomique mondiale. Deux fins de cycle se télescopent : le ralentissement de la croissance en Chine ; la chute des prix du pétrole et des matières premières qui est problématique pour les pays du Golfe mais aussi pour la Russie et le Brésil. À ces tendances de fond s’ajoutent des problèmes plus conjoncturels qui pèsent aussi sur la croissance, notamment en Europe : perspective du Brexit, problème ukrainien, crise des migrants, menace terroriste. Dans ces conditions, il est évidemment impossible de faire des prévisions pour 2016. Face à l’incertitude, il faut être suffisamment flexible pour s’adapter le plus vite possible aux variations du marché. Qui aurait dit que nous vendrions plus de Rafale que de Falcon en 2015 ? Heureusement, la flexibilité est une qualité que nous cultivons depuis toujours chez Dassault Aviation : notre taille raison – nable, nos process numériques, notre dualité civile-militaire nous donnent la capacité de réagir vite et de traverser les crises. C’est pourquoi nous n’avons jamais connu un seul exercice déficitaire en un siècle d’existence.

Où en est le programme Falcon 8X ?

À la fin du premier trimestre 2016, les trois avions affectés aux essais de développement ont effectué les quelque 550 heures de vol nécessaires pour la certification. Celle-ci devrait être prononcée à la fin du premier semestre. Le Falcon 8X n° 3, qui a reçu un aménagement commercial complet, a réalisé une campagne de validation de la complétion et des options, ainsi que des tests de confort thermique et acoustique en février dernier. Actuellement, plusieurs Falcon 8X sont en cours d’assemblage dans notre usine de Mérignac pour commencer les livraisons au second semestre 2016, comme prévu.

Le Falcon 5X a du retard. Comment gérez-vous cette situation ?

Du fait des difficultés de développement du moteur Snecma Silvercrest et du nouveau calendrier associé (décalage de la certification de ce moteur de 2015 à 2018), nous avons été contraints, début 2016, de recaler le planning du programme 5X : les premières livraisons sont désormais prévues au 1er semestre 2020. Tous nos clients ont été avertis de ce changement. Nous restons persuadés que le Falcon 5X offrira une cabine et des performances uniques sur le marché.

Êtes-vous en négociation avec de nouveaux prospects pour votre Falcon 2000 MRA ?

Nous avons vendu deux Falcon 2000 MRA aux gardes-côtes du Japon en 2015. Remporté sur des critères exclusivement techniques et financiers, ce contrat démontre la supériorité de notre nouvel avion de surveillance maritime. Nous avons désormais une première référence à l’export pour cet appareil promis à un bel avenir. Des appels d’offres sont en cours et d’autres vont être lancés, car les besoins pour ce type d’avion sont immenses : lutte contre la piraterie, les trafics et la pollution, contrôle de la pêche, recherche et sauvetage, renseignement, etc.

Quelles sont vos priorités managériales ?

Pour améliorer notre compétitivité, dans un contexte extrêmement concurrentiel, nous devons diminuer les coûts de revient, qui impactent directement les prix de vente malgré la baisse de l’euro. Il nous faut engager une véritable transformation de la Société afin d’atteindre le niveau d’efficacité industrielle et de performances économiques qui nous permette de battre la concurrence tout en dégageant les marges nécessaires aux investissements futurs. Il nous faut aussi augmenter notre flexibilité afin d’accroître notre réactivité face aux variations du marché, de plus en plus imprévisibles dans un monde de plus en plus incertain.

Par ailleurs, les process industriels et les outils numériques ne remplacent pas les Hommes. Chez nous, depuis toujours, le savoir-faire métier, l’expérience et la passion qui animent les salariés sont exceptionnels. Nous veillons particulièrement au développement et à la transmission de ces précieuses compétences.

Comment évoluent vos relations avec Thales ?

En tant qu’actionnaire industriel de référence, je me réjouis du développement de Thales. Cette entreprise est associée aux succès du Rafale à l’export ; elle améliore sa marge opérationnelle et nous bénéficions de ses bons résultats dans nos comptes ; elle augmente ses prises de commandes. Thales poursuit sa transformation pour la plus grande satisfaction de ses clients, de ses partenaires et de ses actionnaires.

Vous fêtez en 2016 cent ans d’épopée Dassault. Quelles leçons tirez-vous de cette histoire ?

Nos succès reposent sur un patrimoine unique et une culture singulière fondés sur une passion profonde pour l’aéronautique, un esprit d’innovation continue, une grande ténacité et la recherche permanente de la satisfaction de nos clients. La fidélité du personnel à l’entreprise favorise l’excellence technologique, la capitalisation et la transmission du savoir. La bonne gestion assure la santé financière qui pérennise la Société et permet de lancer de nouveaux programmes. Enfin, l’actionnariat et l’esprit familial garantissent la stabilité du management et le maintien d’une politique sociale avantageuse. Voilà, à travers le temps, les valeurs qui ont contribué à la réussite de nos avions, sous la conduite de Marcel Dassault, Benno-Claude Vallières, Serge Dassault et Charles Edelstenne. Ces valeurs ont été consacrées en mars 2016 quand nous avons reçu le Randstad Award de l’entreprise française la plus attractive. Pour les cent ans à venir, Dassault Aviation entend demeurer un acteur industriel majeur dans les avions de combat et les avions d’affaires. Grâce aux compétences exceptionnelles accumulées en un siècle, au recours étendu aux technologies du numérique et à notre ambition dans la maîtrise des systèmes complexes, nous continuerons à réaliser de beaux avions au profit des forces armées françaises et étrangères, de tous nos clients civils et du rayonnement de l’économie nationale.

Éric Trappier
Président-directeur général de Dassault Aviation